CINEMA

« L’Abandon » à Cannes : le film sur Samuel Paty bouleverse autant qu’il divise

today15 mai 2026

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Présenté ce mercredi 13 mai 2026 sur la Croisette, L’Abandon s’impose déjà comme l’un des films les plus débattus de cette 79e édition du Festival de Cannes. Hors compétition, le long-métrage de Vincent Garenq revient sur les onze jours ayant précédé l’assassinat du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty. Une œuvre lourde, tendue, qui bouleverse autant qu’elle divise, moins de six ans après les faits.

Inspiré du livre Les derniers jours de Samuel Paty de Stéphane Simon, le film retrace minutieusement la période allant du 5 au 16 octobre 2020. Dès son annonce officielle en mars 2026, alors que le procès en appel venait à peine de se terminer, le projet avait suscité de nombreuses réactions. Pour certains, il s’agit d’un travail nécessaire de mémoire. Pour d’autres, le temps écoulé reste insuffisant pour transformer une tragédie aussi récente en œuvre de fiction dramatique.

Une reconstitution sobre et étouffante

Le film suit progressivement l’engrenage qui a conduit au drame. Signalements, incompréhensions administratives, emballement médiatique et isolement du professeur : tout est montré avec une volonté évidente de coller au réel. Même si certaines scènes ont été adaptées pour les besoins du récit, L’Abandon s’appuie sur une documentation particulièrement détaillée.

Le spectateur découvre ainsi les mécanismes institutionnels, les échanges entre les différents acteurs de l’affaire, mais aussi le climat d’angoisse qui s’installe peu à peu autour de l’enseignant. Le réalisateur choisit une mise en scène froide, presque silencieuse par moments, où les couloirs du collège et les réunions administratives deviennent oppressants. La voix-off de Samuel Paty accompagne le récit et renforce cette impression de solitude grandissante.

C’est Antoine Reinartz, révélé notamment dans Anatomie d’une chute, qui interprète l’enseignant. Face à lui, Emmanuelle Bercot incarne la principale du collège. Critiqué par certains sur le choix des acteurs, Vincent Garenq assume pourtant pleinement sa démarche : selon lui, l’objectif n’était pas de reproduire exactement la réalité, mais de raconter les faits avec justesse.

Très impliquée dans le projet, Mickaëlle Paty a salué la performance d’Antoine Reinartz. À l’issue de la projection, elle a confié avoir eu l’impression de retrouver son frère à l’écran, évoquant un moment particulièrement bouleversant.

Un titre qui interroge

Dès son annonce, le titre L’Abandon a suscité des interrogations. Qui abandonne ? Qui a été abandonné ? Le film semble pointer plusieurs responsabilités : les institutions scolaires, certains services administratifs, les réactions tardives ou désorganisées des différents acteurs impliqués dans l’affaire.

Le sentiment dominant qui ressort du long-métrage est celui d’un système incapable de coordonner ses réponses face à une situation qui dégénérait rapidement. Plus qu’une accusation frontale, le film montre surtout des dysfonctionnements, des hésitations et une succession de décisions prises sans mesurer pleinement leurs conséquences.

Cette idée d’abandon fait écho au ressenti exprimé depuis plusieurs années par une partie de la famille de Samuel Paty, convaincue que l’enseignant n’a pas été suffisamment protégé. Le titre devient alors moins une désignation de coupables qu’une manière de traduire ce sentiment d’isolement progressif.

Une projection chargée d’émotion à Cannes

Sur le tapis rouge du Festival de Cannes, la montée des marches autour du film a été particulièrement marquante. Mickaëlle Paty était présente aux côtés de l’équipe du film et a défendu publiquement cette adaptation, expliquant qu’elle souhaitait contribuer à réhabiliter l’image de son frère.

L’absence de Gaëlle Paty n’est pas passée inaperçue. Depuis plusieurs années, les deux sœurs affichent des désaccords profonds sur la manière de faire vivre la mémoire de Samuel Paty et sur l’exposition médiatique de l’affaire. Certaines critiques formulées autour du film rejoignent d’ailleurs les inquiétudes déjà exprimées par Gaëlle Paty concernant une possible récupération politique ou médiatique.

La projection a également attiré plusieurs personnalités politiques, parmi lesquelles Aurore Bergé, venue assister à la séance sur la Croisette.

Une œuvre déjà au cœur des polémiques

Au-delà du film lui-même, c’est aussi son calendrier de production qui fait débat. Tourné discrètement, le projet aurait été lancé dès 2023, soit seulement trois ans après les faits. Pour une partie du public, cette rapidité interroge. Beaucoup se demandent si un drame aussi récent pouvait déjà faire l’objet d’une fiction sans manquer du recul nécessaire.

Certains estiment qu’un documentaire aurait peut-être constitué une première approche plus appropriée avant une adaptation cinématographique dramatique. D’autres craignent que la sortie du film ne soit perçue comme une manière de capitaliser sur une affaire encore extrêmement sensible dans la société française.

Autre élément alimentant les discussions : l’implication de Stéphane Simon, auteur du livre à l’origine du projet et co-producteur du film. Son soutien financier passé à des campagnes politiques de Marine Le Pen et Valérie Pécresse nourrit les soupçons d’une partie des spectateurs, qui redoutent une lecture politique de l’œuvre ou une instrumentalisation du drame.

Malgré ces controverses, L’Abandon s’impose déjà comme l’un des films français les plus commentés de l’année. Une œuvre difficile, inconfortable parfois, mais qui relance avec force les questions autour de la mémoire, de la responsabilité collective et de la manière dont le cinéma peut ou non s’emparer de tragédies contemporaines.

 

Écrit par: SPEED