THEATRE

Le Procès d’une vie : Quand une affaire intime devient un séisme politique

today17 février 2026

Arrière-plan

Été 1971. Marie-Claire a seize ans. Elle est encore une adolescente, avec ses rêves, ses silences, ses fragilités. Et pourtant, déjà, la violence du monde s’abat sur elle : elle est enceinte. À cette époque, en France, l’avortement est un crime. Une femme qui y recourt risque la prison. Celles qui l’aident aussi. La loi condamne, la morale juge, la société se tait.

Mais Marie-Claire ne veut pas garder cet enfant. Elle ne veut pas que sa vie bascule avant même d’avoir commencé. Elle veut décider. Elle veut choisir.

Autour d’elle, un cercle de femmes se forme. Sa mère, Michèle, d’abord. Une mère aimante, inquiète, mais déterminée à ne pas laisser sa fille seule face à l’injustice. Puis Lucette, Renée, Micheline. Des femmes ordinaires, sans tribune ni pouvoir, mais animées par une solidarité instinctive. Ensemble, elles organisent un avortement clandestin. Un geste interdit. Un acte de désobéissance. Un acte d’amour.

Mais l’intervention tourne mal.
Le secret éclate.
L’affaire devient publique.

Automne 1972. Les femmes sont inculpées. Ce qui aurait pu rester un drame familial devient une affaire judiciaire. Un procès. Et bientôt, un symbole.

À la barre se tient une avocate déjà engagée dans le combat féministe : Maître Gisèle Halimi. Brillante, stratégique, inébranlable. Elle comprend immédiatement que ce procès peut dépasser le cadre individuel. Elle choisit de ne pas défendre dans l’ombre, mais d’exposer la loi à la lumière. De transformer le tribunal en tribune. De déplacer le regard : ce ne sont plus ces femmes qui doivent être jugées, mais une législation archaïque qui les condamne.

Ainsi naît le procès de Bobigny.

Dans une France encore traversée par les secousses de Mai 68, où la parole des femmes commence à émerger mais demeure fragile, ce procès va fissurer les certitudes. Il met en lumière l’hypocrisie sociale : celles qui ont de l’argent partent avorter à l’étranger, les autres risquent leur vie dans des conditions clandestines. Il révèle l’injustice d’une loi qui punit les plus vulnérables. Il ouvre un débat national. Et il écrira une page décisive vers la légalisation de l’avortement, quelques années plus tard.

Une œuvre nécessaire, un théâtre du courage

Le Procès d’une vie, texte lauréat de l’Aide à la Création ARTCENA, est librement inspiré de la vie de Gisèle Halimi et de l’ouvrage Le procès de Bobigny – Choisir la cause des femmes (© Éditions Gallimard). Barbara Lamballais et Karina Testa signent une pièce qui dépasse la simple reconstitution historique. Elles donnent chair aux visages, aux voix, aux tremblements.

La force du spectacle réside dans son humanité.
Il ne s’agit pas d’icônes figées, mais de femmes vulnérables, parfois hésitantes, souvent effrayées. Une mère qui doute mais tient bon. Une adolescente qui encaisse les regards. Une avocate qui transforme sa colère en stratégie. À travers elles, c’est toute une société qui apparaît, avec ses tensions morales, ses peurs, ses contradictions.

La distribution impressionne par sa densité et sa polyvalence :

  • Jeanne Arènes incarne Simone de Beauvoir, Lucette et Agnès, faisant résonner la pensée féministe aux côtés des voix anonymes.

  • Clotilde Daniault prête à Gisèle Halimi une détermination vibrante, mêlant intelligence et feu intérieur.

  • Maud Forget, en Marie-Claire, bouleverse par sa fragilité et sa retenue.

  • Déborah Grall, Karina Testa, Céline Toutain et Julien Urrutia composent une galerie de personnages mères, médecins, juges, militants, hommes ordinaires qui dessinent le climat social de l’époque.

Chaque comédien traverse plusieurs rôles, rappelant que l’Histoire n’est jamais portée par une seule figure, mais par une multitude de regards.

Une mise en scène tendue, sans artifice

La mise en scène de Barbara Lamballais, assistée d’Armance Galpin, choisit l’épure. Le plateau devient tour à tour cuisine familiale, cabinet d’avocat, salle d’audience. Les transitions sont fluides, presque brutales parfois, comme l’était la réalité de ces femmes. Les lumières sculptent l’espace. Les silences pèsent. Les regards accusent ou soutiennent.

Le tribunal occupe une place centrale : lieu d’autorité, mais aussi lieu de bascule. C’est là que la parole se libère. Là que la stratégie de Halimi s’impose. Là que la honte change de camp.

La tension dramatique ne repose pas sur le spectaculaire, mais sur l’intime. Sur les mots qu’on ose prononcer. Sur ceux qu’on ravale. Sur la peur d’être condamnée. Sur la force d’affirmer : “Je n’ai pas honte.”

Un spectacle brûlant d’actualité

Si l’action se déroule au début des années 1970, Le Procès d’une vie résonne puissamment aujourd’hui. Les droits des femmes, que l’on croyait définitivement acquis, sont encore débattus, fragilisés, remis en question dans plusieurs pays. La pièce rappelle que rien n’est jamais définitivement gagné.

Elle nous interroge :
Que ferions-nous à leur place ?
Aurions-nous eu leur courage ?
Sommes-nous conscients du prix payé pour les libertés dont nous disposons ?

En donnant à voir ce moment charnière de l’histoire française, le spectacle rend hommage à celles qui ont accepté d’être jugées pour que d’autres ne le soient plus. À celles qui ont transformé une accusation en acte fondateur. À celles qui ont fait de leur vulnérabilité une force politique.

Le Procès d’une vie est plus qu’un spectacle historique.
C’est une œuvre engagée, sensible, profondément humaine.
Un hommage à la sororité.
Un cri de justice.
Un rappel que parfois, une vie mise en accusation peut changer le destin de milliers d’autres.

À découvrir actuellement et jusqu’au 31 mai 2026 :
Du mercredi au samedi à 21h
Le dimanche à 15h
(Relâche le 5 mars)

Un théâtre nécessaire. Un théâtre de mémoire. Un théâtre qui nous regarde droit dans les yeux.

Écrit par: SPEED