THEATRE

Le Rôti : Une comédie qui met les pieds dans le plat… et le couteau dans nos certitudes

today5 janvier 2026 43 4

Arrière-plan
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Après avoir marqué durablement le théâtre contemporain avec des succès comme Conseil de famille, Amis ou encore Le Vieux Juif blonde, Amanda Sthers revient avec une nouvelle comédie au titre aussi simple que redoutablement symbolique : Le Rôti. Une pièce en apparence légère, construite autour d’un dîner entre amis, mais qui se révèle rapidement être une véritable radiographie de nos rapports à l’autre, de nos malaises modernes et de cette tolérance que l’on revendique souvent… sans toujours savoir la pratiquer.

Chez Amanda Sthers, le quotidien n’est jamais anodin. Il est un terrain d’observation privilégié, un espace où les masques tombent, où les bonnes intentions se heurtent à la réalité des convictions. Le Rôti s’inscrit pleinement dans cette tradition : celle d’un théâtre accessible, drôle, mais profondément ancré dans son époque.

Un dîner presque parfait

Tout commence dans un appartement parisien typique d’un couple urbain, cultivé, progressiste du moins en apparence. Jérôme et Mélanie forment ce duo que l’on croise partout : sympathiques, ouverts, convaincus de leur bienveillance et de leur modernité. Ils reçoivent à dîner deux amis.

D’un côté, Julie, célibataire affirmée, libre dans sa vie amoureuse, revendiquant son indépendance et son refus des normes traditionnelles. De l’autre, Medhi, collègue de bureau de Jérôme, homme discret, charmant, presque effacé, qui semble s’intégrer sans difficulté à ce cercle amical.

Les échanges sont fluides, l’ambiance détendue. On parle de travail, d’amour, de la vie, de tout et de rien. Un dîner comme tant d’autres, rythmé par l’envie de bien faire, de passer un bon moment, de partager. Jusqu’à ce moment précis où le plat principal arrive sur la table : un rôti de porc.

Medhi refuse calmement. Il explique qu’il ne peut pas en manger pour des raisons religieuses.

Quand le détail devient révélateur

Ce refus, posé sans provocation, agit comme un déclencheur. Soudain, la mécanique bien huilée de la soirée se dérègle. Les regards changent, les sourires se figent, les silences deviennent lourds. Ce qui aurait pu rester une anecdote se transforme en sujet central, presque obsessionnel.

Pourquoi cette gêne ? Pourquoi cette crispation immédiate ?
C’est précisément là que Le Rôti trouve toute sa force.

Amanda Sthers montre avec une acuité redoutable comment un événement minuscule peut révéler des fractures profondes. Derrière les discours policés, les convictions affichées et les valeurs revendiquées, surgissent les peurs, les maladresses, les préjugés, parfois inconscients. La tolérance, tant vantée, se révèle fragile dès lors qu’elle s’incarne concrètement.

Les personnages parlent trop, ou pas assez. Ils veulent bien faire, mais se trompent. Ils tentent de justifier, d’expliquer, de rationaliser. Et plus ils parlent, plus ils s’enfoncent.

Une écriture mordante et profondément humaine

La plume d’Amanda Sthers est ici à son sommet : précise, vive, ciselée. Les dialogues claquent, les répliques fusent, et l’humour surgit souvent là où on ne l’attend pas. On rit franchement, parfois nerveusement, tant certaines situations font écho à nos propres expériences.

Mais Le Rôti ne se contente jamais de la simple efficacité comique. Chaque rire porte en lui une forme de malaise, une interrogation. Le texte avance sur une ligne de crête délicate, entre comédie et réflexion sociale, sans jamais tomber dans la caricature ni le discours moralisateur.

Les personnages ne sont ni bons ni mauvais. Ils sont humains, contradictoires, faillibles. Amanda Sthers les regarde avec une réelle tendresse, même lorsqu’ils se révèlent dans toute leur complexité. C’est cette nuance qui donne à la pièce sa profondeur et son intelligence.

Une comédie sur ce qu’on n’ose pas dire

Au fil de la soirée, les sujets sensibles s’invitent à table : la religion, l’identité, la laïcité, le regard porté sur l’autre, les clichés, les non-dits. Autant de thèmes que l’on préfère souvent éviter dans un cadre amical, par peur de créer un malaise.

Le Rôti pose une question essentielle : peut-on vraiment vivre ensemble si l’on refuse d’aborder ce qui nous dérange ?
Et surtout, sommes-nous prêts à entendre des réponses qui bousculent nos certitudes ?

La pièce met en lumière ce paradoxe très contemporain : celui d’une société qui se veut inclusive, mais qui peine encore à accepter pleinement la différence lorsqu’elle se manifeste dans l’intime, dans le quotidien, dans l’espace privé.

Une distribution juste et engagée

Cette comédie brillante repose également sur une distribution parfaitement équilibrée.
Nader Boussandel, Vanessa Fery, Audrey David et Valentin Giard incarnent avec finesse et énergie ces personnages en apparence ordinaires, mais traversés par des tensions profondes.

Chacun trouve sa place, son rythme, sa vérité. Les silences sont aussi éloquents que les mots, les regards parfois plus percutants que les répliques. Le jeu est précis, vivant, et donne à la pièce une dimension presque documentaire, tant les situations semblent familières.

Une mise en scène au service du texte

La mise en scène de Benjamin Elharrar choisit la sobriété et l’efficacité. Le décor, réaliste et épuré, ancre l’action dans un cadre reconnaissable, presque intime. Rien ne vient détourner l’attention du spectateur : tout est au service du texte et du jeu des comédiens.

Le rythme est parfaitement maîtrisé, alternant moments de légèreté et instants de tension. La mise en scène accompagne les glissements émotionnels de la pièce, laissant le malaise s’installer sans jamais le forcer.

Une pièce résolument contemporaine

Avec Le Rôti, Amanda Sthers signe une œuvre profondément ancrée dans notre époque. Une comédie qui ose aborder des sujets sensibles sans lourdeur, sans jugement, mais avec une lucidité rare.

C’est un théâtre qui rassemble, qui provoque la discussion, qui pousse à la réflexion une fois le rideau tombé. On sort du spectacle en riant encore… mais aussi en repensant à certaines répliques, à certaines situations, en se demandant comment nous aurions réagi, nous, autour de cette table.

Le Rôti n’apporte pas de réponses toutes faites. Il pose des questions. Et c’est précisément ce qui en fait une pièce nécessaire.

Une comédie savoureuse, intelligente, mordante et profondément actuelle, qui prouve une fois de plus qu’Amanda Sthers maîtrise l’art délicat de faire rire tout en touchant juste.

Écrit par: SPEED

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